D’une Petite Suisse à l’autre

L’allégorie « Petite Suisse » est assurément une référence avantageuse de laquelle un pays se revendique de bonne grâce. Un label gage de bien vivre qui attire sympathie et curiosité. Il évoque immanquablement la nature, généreuse et inaltérée ; des plateaux verdoyants aux forêts envoutantes. C’est le territoire des cascades, des évasions sauvages, du grand air. Et plus généralement cela symbolise une certaine culture de vie, stable, prospère ou paisible.

Peu de régions à travers le monde peuvent se targuer d’une telle appellation. Cela requiert certaines prédispositions, beaucoup de bonnes dispositions. D’ailleurs, il y a un moment que l’on ne se hasarde plus à nommer le Togo ainsi. Ce temps-là n’est toutefois pas si lointain ! Et effet, ce petit Etat longiligne, ouvert sur le golfe du Bénin au Sud et sur les conforts du Sahel au Nord, a longtemps été qualifié de « Petite Suisse Africaine » pour sa beauté, la fertilité de ses terres, un certain dynamisme économique et la bienveillance de sa population. C’était dans les années 70-80s. Après quoi le pays a connu d’âpres périodes et vu émerger les tensions sociales. L’économie, quant à elle, n’a pas progressé au rythme de ses voisins. Il compte aujourd’hui parmi les pays les plus pauvres du monde et pourtant. Pourtant il regorge de potentiel. Il faut le voir.

Quand on prospecte en Afrique de l’Ouest depuis l’Europe, les regards visent en premier lieu les principales puissances économiques de la région que sont le Nigéria, le Ghana, la Cote d’Ivoire ou encore le Mali. Le Togo et ses sept millions d’habitants suscitent davantage l’intérêt des fondations humanitaires, ONG ou encore des baroudeurs en quête d’authenticité.

Fatalité ou non ? A voir l’énergie qui sommeille au sein du peuple togolais, il ne semble pas. Tel manque de considération sur l’échiquier international, si ce n’est régional, bien d’autres petits états l’ont connu.

 

L’exemple luxembourgeois

Quelque part au cœur de l’Europe de l’Ouest, un Grand-duché reconnu sous le nom de Luxembourg n’a pas fait exception à ce sentiment de marginalisation. Et ce, pendant une longue période jusqu’à la fin des années 80s. Puis cela a pris fin. Impulsé par une classe dirigeante avant-garde, le pays s’est engagé dans de profonds changements. Pourquoi ne pas transformer lesdites faiblesses en force ? Un petit Etat est forcément plus agile quand il vient à opérer des réformes structurelles. Il n’y a pas toute cette de pesanteur politico-sociale que rencontrent les grandes nations.

De la sorte, les autorités luxembourgeoises ont réorienté l’économie du pays sur une filière en plein essor ; le secteur financier. Tout est question de timing. A la fin des années 80s l’industrie a connu une grande phase de dérèglementation, libéralisation qui a progressivement permis au Grand-duché de mettre en place un cadre règlementaire et fiscal propice pour les acteurs bancaires et financiers.

 

A partir de là, la dynamique a changé et la population s’est mise au diapason, fière, accueillante et travailleuse. Trois décennies plus tard, le Luxembourg a su profiter de la vague pour diversifier son économie sur des secteurs à forte valeur ajoutée à l’instar de la filière numérique et s’ouvrir résolument vers l’international. Il figure désormais en haut des classements mondiaux en ce qui concerne de la qualité de vie, du pouvoir d’achat ou encore de l’attractivité. Le pays est perçu comme une vraie petite suisse. Et ce n’est pas uniquement dû à la splendide nature de la Région Mullerthal située au nord de la capitale.

Ce parcours modèle pourrait être une source d’inspiration pour le Togo alors que l’Afrique Sub-Saharienne est pressentie pour devenir la région de la prochaine grande croissance économique. Quelle place trouver parmi les 54 pays qui composent le continent mère et avec quels partenaires stratégiques établir des relations bilatérales durables et profitables ?

Ce modeste papier tente, notamment, de mettre en lumière les bienfaits mutuels que pourraient engendrer la concrétisation d’une coopération renforcée entre le Luxembourg et le Togo dans un écosystème géostratégique dominé par les grandes puissances

Ce modeste papier tente, notamment, de mettre en lumière les bienfaits mutuels que pourraient engendrer la concrétisation d’une coopération renforcée entre le Luxembourg et le Togo dans un écosystème géostratégique dominé par les grandes puissances.

Etre un petit état en Afrique n’est pas forcément un fardeau. En atteste, l’essor sans précédent du Rwanda, à l’Est, qui a su mettre en place des réformes aussi rapides que tranchées sur des thématiques clefs telles que la corruption, la propreté ou encore le droit des femmes. On peut citer également le Botswana, au sud, qualifié de « miracle africain » pour son très faible niveau de corruption.

Pendant ce temps, l’Afrique de l’Ouest n’a pas encore vu émerger d’alter égo à ces deux « success story ». Il y a incontestablement une place à saisir pour le Togo, une belle histoire à écrire. Le pays présente en effet bon nombre de qualités intrinsèques.

Il faut voir la file d’attente de bateaux au large de Lomé. A la tombée du jour, les yeux rivés vers la mer, c’est l’illusion d’une ville côtière, mirage nocturne, qui se dresse en face de la capitale.

 

Le pays jouit, en premier lieu d’une position géographique idéale au centre de l’Afrique de l’Ouest. Avec la Cote d’Ivoire et le Ghana à l’ouest, le Nigéria et le Bénin à l’est. Lomé possède le seul port en eaux profondes du Golfe de Guinée. Un port en expansion qui peut accueillir les plus imposants navires. C’est d’ores et déjà, un des principaux points de transit vers les pays du Sahel que sont le Niger et le Burkina Faso. Il faut voir la file d’attente de bateaux au large de Lomé. A la tombée du jour, les yeux rivés vers la mer, c’est l’illusion d’une ville côtière, mirage nocturne, qui se dresse en face de la capitale. Tous, ne débarquent pas ici mais les eaux du Togo sont les plus sûres du littoral et l’on préfère attendre là pour éviter la piraterie. A trois kilomètres du Port, c’est un aéroport flambant neuf qui vous accueille, accessible par tous les gros porteurs. La présence de la compagnie aérienne Asky fait de Lomé un hub régional accessible depuis toutes les métropoles africaines. Aussi, la compagnie luxembourgeoise Cargolux s’y pose régulièrement bien que ce ne soit pas actuellement une route prioritaire.

 

Des atouts et des synergies

Ces caractéristiques en font une plateforme de choix pour l’import-export. Citons l’exemple de l’agriculture. Tandis qu’en Europe, l’évolution des habitudes de consommation alimentaires s’oriente vers les produits naturels et nutritionnellement riches, le Togo regorge de denrées très recherchées comme le Fonio par exemple, une céréale sans gluten. A l’inverse, le Luxembourg dispose des infrastructures logistiques pour devenir un axe prioritaire de transit pour l’export de produits manufacturés vers cette région de l’Afrique. Sans oublier les besoins de la diaspora ouest africaine qui achemine sans cesse des colis vers leur famille et dont la majeure partie est établie en France et de l’autre côté du Rhin.

Le Togo a longtemps été sous protectorat allemand. Cette période s’est étalée du milieu du XIX siècle jusqu’à la fin de la première guerre mondiale. En ce temps-là, le Togo était d’ailleurs considéré comme un modèle de colonisation.

Il est utile de rappeler qu’avant d’être une colonie partagée entre la France à l’est et la Grande Bretagne à l’ouest, le Togo a longtemps été sous protectorat allemand. Cette période s’est étalée du milieu du XIX siècle jusqu’à la fin de la première guerre mondiale. En ce temps-là, le Togo était d’ailleurs considéré comme un modèle de colonisation. Les allemands ont bâti une grande quantité d’infrastructures à commencer par les chemins de fer toujours en service de nos jours. Si l’on ne parle guère plus allemand au sein de la population, cette influence a laissé des traces indélébiles. Le togolais en a gardé les valeurs de rigueur, de fiabilité, de respect de l’autre et un certain gout pour le travail bien fait. Le travailleur togolais est au demeurant, très apprécié dans toute l’Afrique de l’ouest.

 

 

En définitif, le Togo et le Luxembourg partagent cette double influence franco-allemande tout en ayant préservé une forte identité propre.

Et les synergies ne s’arrêtent pas là. Ecobank, Orabank, BOAD, BIDC, Coris Bank International, etc. sont autant de grandes institutions bancaires qui ont choisi de s’installer leur siège à Lomé. Cette présence importante d’organismes financiers devrait pousser les dirigeants togolais à persévérer dans cette voie afin de confirmer le statut de Lomé comme capitale ouest-africaine de la finance. Cela dans un contexte où les investissements directs à l’étranger vers le continent sont censés rebondir dans les années à venir. Cette perspective implique de renforcer l’expertise et les ressources avec l’ambition de mettre en place un cadre d’affaires, règlementaire et fiscal favorable pour encourager la domiciliation des capitaux destinés à rayonner dans la région.

Autant dire que sur ce sujet central, les autorités luxembourgeoises ont de l’expérience à revendre et sont des plus légitimes pour apporter un accompagnement. Autre thématique forte, la digitalisation de l’économie. L’internet grand public et résolument mobile, arrive pour de bon en Afrique. Il est impressionnant de constater la vitesse phénoménale avec laquelle la jeunesse togolaise absorbe l’avènement progressif du digital. Il est presque rare de voir un jeune qui ne possède pas un smartphone dans les rues de Lomé. La barrière prix semble être tombée. Avec une moyenne d’âge ne dépassant 25 ans, c’est un pan énorme de la société qui se nourrit de cette révolution. Son impact sur les anciens équilibres socio-économiques devrait être retentissant.

L’Afrique ne va pas connaître la même maturation « lente » de l’économie numérique telle que cela s’est déroulé en occident. Le continent africain dans son ensemble va tirer profit de deux décennies d’innovation et de rupture, en s’équipant d’infrastructures modernes, pour trouver ses solutions concrètes aux carences actuelles. Selon plusieurs études, il est estimé qu’entre 2017 et 2025, le nombre d’internautes mobiles en Afrique va passer de 300 millions à plus de 1 milliard ! ( Voir l’article, l’Afrique à l’ère du mobile ). On mesure encore mal l’étendue des bouleversements socio-culturels que cela va engendrer.

Entre tradition et modernité, le continent va devoir trouver un nouvel équilibre. Dans ce domaine aussi, le Togo a une carte à jouer. L’université de Lomé accueille une filière informatique qui débordent de jeunes talents ne demandant qu’à se former aux métiers du numérique. Plein nord, au Luxembourg, on peine encore à trouver des profils ingénieurs informatiques en nombre suffisant. Il semble il y avoir matière à collaborer. Le savoir-faire luxembourgeois en ce qui concerne les data-centres, la connectivité ou encore la fiscalité du numérique apparaissent comme autant de bonnes pratiques qui pourraient permettre au Togo de parfaire ses compétences et de tirer son épingle du jeu.

La mise en place d’un traité de non double imposition entre les deux pays.

Enfin les secteurs de l’éducation et de la santé ne pourraient que bénéficier mutuellement de la mise en place d’une coopération choisie et privilégiée entre les deux pays.

 

Une entente qui fait sens

Pour nous qui évoluons entre le Luxembourg et le Togo, les bienfaits d’un potentiel renforcement des relations bilatérales se posent comme une évidence. Entre transfert d’expertise et coopération gagnante-gagnante. Le Togo dispose des atouts pour devenir une terre d’accueil vis-à-vis des entreprises luxembourgeoises désireuses d’approcher le marché florissant d’Afrique de l’ouest. La démarche préalable pour abonder dans ce sens serait la mise en place d’un traité de non double imposition entre les deux pays.

Les grands préfèrent sceller des coopérations avec les grands. Et les petits s’entraident pour bousculer la hiérarchie. Le Togo n’est pas une priorité pour la France, l’Allemagne ou la Grande Bretagne en comparaison de la Cote d’Ivoire, du Mali, du Ghana ou du Nigéria. Il en est de même dans l’autre sens s’agissant du Luxembourg.

Le Togo et le Luxembourg se ressemblent à bien des égards. Une capitale à échelle humaine, verte et douce à vivre. Très peu de criminalité ou de délinquance. Des circuits d’affaires très courts offrant un accès privilégié aux décideurs.

Et pourtant ! L’un fait partie des pays les plus riches du monde, l’autre des plus pauvres ! Partant de là, n’y a-t-il pas une belle histoire à écrire ? A bon entendeur.

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Matthieu Crance

Matthieu Crance

Matthieu a acquis une expérience importante en entreprenariat, développement d'affaires et stratégie d'innovation. Chez Koosmik, il est responsable de toutes les opérations. C'est également le philosophe.

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