Un pas dans l’Afrique mystique

Première partie

 

Il était très tôt ce matin-là quand je me suis résolu à monter dans le premier autocar en partance pour le nord du Bénin. Je quittais ma chambre, sac sur le dos et casque sur les oreilles, en route pour l’inconnu d’un voyage non préparé. Un sentiment d’hardiesse me traversait tandis que je dévalais les boulevards déserts de Cotonou à l’arrière d’un moto taxi. Le jour n’avait pas encore percé et je me délectais, cheveux aux vents, de la fraîcheur matinale avec cette fugace sensation de liberté que désormais la suite des évènements allait s’écrire dans l’instant présent sans contrainte et au gré de mes envies.

Le remue-ménage qui régnait en arrivant à la gare trancha violemment avec la quiétude momentanée de cette course à moto. Il faisait très sombre et je ne voyais qu’agitation au milieu d’une ribambelle de bus. On aurait dit une fourmilière. Tout ce brouhaha me laissait perplexe. Je sautai dans le premier bus qui partait pour Parakou avec l’idée de dormir le plus vite et le plus longuement possible.

 

Il faut dire que la nuit avait été courte et pour le moins agitée. La veille, j’avais retrouvé le frère d’un vieux copain béninois. Après avoir dîné ensemble, nous avons rejoint ses amis à l’Institut Français de Cotonou.

Comme son nom l’indique, cet établissement qui œuvre pour la promotion de la culture française à l’étranger, est une véritable institution dans la région. On en compte dans toutes les principales villes d’Afrique francophone. Outre la diaspora française, on y croise aussi bien les érudits et autres dandys de la communauté d’expatriés, les voyageurs de passage que les élites culturelles et artistiques locales. Il y règne une ambiance fleurie, un zeste libertaire, le tout dans un harmonieux mélange des genres. C’est un de ces lieux phares où se rencontrent les hommes et les idées.

Ce soir-là, le gérant de l’Institut célébrait son départ après près de 20 ans de bons et loyaux services. Veille de jour férié qui plus est. Autant dire que c’était une des soirées de la saison et l’affluence était au rendez-vous. La Béninoise, la bière nationale, coulait à flots alors qu’un groupe de reggae de la région faisait danser l’assistance sur une rythmique et une sonorité évocatrices du folklore local. J’ai eu cette impression étrange mais agréable que la mélodie m’invitait au voyage, à la découverte d’une Afrique authentique et mystérieuse.

Je ne sais plus vraiment comment je me suis retrouvé à discuter avec cet expatrié allemand. Il revenait d’une mission dans le nord du Bénin et avait pris le temps de voyager à travers le pays. Son récit sembla durer des heures à mon souvenir. Pas toujours très intéressant, il fit néanmoins écho en moi. Il me restait six jours avant de repartir pour l’Europe. Six jours de vacances qui marquaient la fin d’un séjour prospectif d’un mois sur le terrain dans le cadre de mes activités avec Koosmik.

 

 

En Europe, la richesse est une notion individualiste, tandis que pour les africains, la richesse est une notion collective

 

Une de mes missions fût d’observer la manière dont les individus interagissaient avec l’argent dans les échanges de proximité et notamment autour de l’omniprésent circuit informel. En effet, la population demeure largement non-bancarisée et l’essentiel des transactions du quotidien se fait en argent liquide en obéissant à certains codes. Il y a d’abord ce rapport relationnel propre aux circuits courts et cette notion omnipotente de confiance qui est à la source de la communauté. Je souhaitais apprendre sur les tontines, ces systèmes de pot commun d’épargne-crédit qui s’appuient sur le principe d’appartenance à une communauté. Les tontines sont très utilisées à tous les niveaux de la société et témoignent que les liens sociaux se construisent sur des valeurs de solidarité, d’entraide et de confiance. Je me souviens de cette phrase prononcée par un vieux sage avec qui j’avais eu plaisir à bavarder dans un des nombreux maquis d’Abidjan : « En Europe, la richesse est une notion individualiste, tandis que pour les africains, la richesse est une notion collective. »

 

Toutefois, c’est dans les villages que l’on avait tout le loisir d’assister à des réunions tontinières et d’ainsi se faire une meilleure idée des rites et des codes qui entourent ce principe ancestral.

C’était clair, il fallait que je quitte la ville qui n’était qu’un reflet biaisé de l’Afrique de l’Ouest dans sa diversité. Je venais de passer trois semaines entre Dakar, Abidjan et Lomé, dans la frénésie de ces centres urbains. Il me fallait découvrir une autre réalité. C’est donc billet en tête que je pris place dans ce bus. Très vite, je comprenais que je n’avais pas fait le choix du confort. C’était la compagnie de bus des locaux, pas celle des touristes. Le bus était plein à craquer et les autres passagers semblaient aussi surpris de partager ce long trajet avec un yovo (un blanc) que moi de constater que j’étais le seul. Le soleil déjà brulant est apparu juste après notre départ. J’étais assis près de la fenêtre à droite. Le route nous amenant vers le nord, ma fenêtre était orientée plein Est. Plein soleil. Evidemment ce type de bus ne propose pas la climatisation et le fragile rideau, dont les tissus semblaient à moitié dissous par tant d’années passées à endurer les assauts permanents du soleil, ne me soulageait en rien de la chaleur de plus en plus étouffante.

Combien de temps devrais-je tenir dans cette étuve ? Comment tous autour de moi, pouvaient résister stoïques à ce supplice ? Ils devaient pourtant ressentir l’agression inhumaine du soleil sur leurs visages. Ou alors était-ce moi qui sur-interprétais la souffrance ? Je me suis dit que c’était peut-être culturel. Nous les occidentaux, nous nous plaignons assez aisément. Nous avons du mal à cacher notre mécontentement. Ici, les gens doivent être plus pudique et plus dur au mal.

Je devais me mettre au diapason. J’abandonnais l’idée de dormir un peu et m’efforçais de montrer une attitude souriante et sereine. Le chauffeur s’arrêtais tous les 5 minutes pour prendre de nouveaux voyageurs. Après une heure de route, cela faisait longtemps que le couloir central s’était transformé en une nouvelle rangée de passagers. Certains restaient debout, d’autres s’asseyaient sur leur valise ou sur des sacs de maïs. Je ne pensais pas que l’on pouvait faire entrer autant d’hommes et de vivres dans un espace si exigu.

 

Lors d’un énième arrêt, une jeune femme est entrée dans le bus. Elle a enjambé avec une grande aisance les quelques mètres de désordre qui menaient jusqu’à mon rang avant de demander à mon voisin d’une voix douce et affirmée de lui céder sa place. Celui-ci s’exécuta sans sourciller. Je ne perdais rien au change, au contraire. Elle était en tout point élégante avec sa robe tirée aux quatre épingles. Son parfum évoquait une résine de sous-bois. C’était doux et vivifiant.

On a mis un peu de temps avant de commencer à discuter. Il faut dire que je n’étais pas de première fraîcheur et me contentais de cette charmante présence sans besoin de précipiter quelques approches. Un vendeur de produit homéopathique miraculeux faisait le show. Il semblait disposer d’un rare sens de l’autodérision. Du moins c’est ce que je pensais jusqu’à ce que je constate qu’il les vendait ces produits miracles.

 

Cette situation cocasse a eu ce mérite d’ouvrir le dialogue avec Mariabel, ma voisine. Tout de suite, j’ai senti qu’elle était différente. Elle ne s’exprimait pas comme tout le monde. Il y avait une forme de sagesse et de clairvoyance dans ces propos. Elle était si jeune pourtant. On se mit à parler de tout, de rien, du Bénin. Et puis on a parlé d’elle. C’est alors qu’elle m’expliqua ce qu’elle faisait. Quelques jours après sa naissance, elle a été désignée par les sages de son village situé au nord de Parakou, comme une princesse lorsqu’un éclair transperça la fenêtre de sa petite maison pour venir lui balafrer le visage. Fille du dieu du tonnerre qu’elle était.

Son récit était aussi abracadabrant sur le fond que transcrit de sincérité sur la forme. Et je me plaisais à croire en cette histoire avec la naïveté d’un enfant de 5ans. Tout est question de contexte. J’aurais rencontré Mariabel dans une rame de métro à Paris, je l’aurais sans doute pris pour une folle. Mais là, j’étais au Bénin, le berceau de l’animisme. Et tout cela ne me paraissait plus si déroutant, j’avais envie de la croire quand elle m’expliquait ce qu’elle pouvait faire. Plus on s’éloigne des grandes villes, plus on peut ressentir le poids du transcendant dans l’air.

Elle était aujourd’hui à la croisée des chemins entre modernité et tradition. Etudiante en médecine à Cotonou la semaine, marabout dans son village le reste du temps. Un jour dans le rationnel, l’autre dans le mystique.

 

Le bus atteignait péniblement la première escale au centre du pays ; Dassa et ses célèbres collines. Mariabel me conseilla de faire un stop ici et me donna le nom d’un bon ami qui me ferait découvrir les trésors de la région. C’était une bonne idée. Je pouvais quitter la fournaise du bus et ouvrir une nouvelle page de ce voyage. Nous avons échangé nos numéros avec Mariabel et avons convenus que je vienne la voir dans son village si le temps le permet.

 

La suite au prochain numéro

 

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Matthieu Crance

Matthieu Crance

Matthieu a acquis une expérience importante en entreprenariat, développement d'affaires et stratégie d'innovation. Chez Koosmik, il est responsable de toutes les opérations. C'est également le philosophe.

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